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LA MOQUERIE RABELAISIENNE

Rabelais dans son Gargantua, se moque abondamment de cette pédagogie, et tourne en dérision plusieurs ouvrages utilisés dans les collèges [1], comme le De modis significandi, manuel de grammaire attribué soit à saint Thomas d'Aquin, soit à Duns Scot, très répandu au Moyen Âge et cité par Erasme comme un des ouvrages qui abrutissent la jeunesse [2], de même que le Liber derivationum de Hugutio de Pise, le lexique des mots latins de racine grecque de Everard de Béthune, le Doctrinale puerorum d'Alexandre de Villedieu tous trois du XIIIe siècle, sans oublier le De octo partibus orationis (des huit parties du discours), le Quid est, manuel sous forme de questions et de réponses, le De moribus in mensa servandis (des manières à observer à table), manuel de civilité sous forme de distiques, de Sulpicio de Veroli, le De quatuor virtutibus cardinalibus (des quatre vertus cardinales) de l'évèque Martin de Braga dit Seneca (VIe siècle), le Miroir de la vraie pénitence avec commentaire du moine florentin Passavanti (XIVe siècle.), et le Dormi secure (dors en paix), recueil de sermons types (cité également avec ironie par Henri Estienne [3]), tous en usage au début du XVIe siècle et violemment critiqués par tous les humanistes.

Quant-aux "disputes de collèges", Rabelais les parodie dans son Gargantua [4]:

-Qui fut premier, soif ou beuverye?

-Soif car qui eust beu sans soif durant le temps de innocence ?

-Beuverye, car privatio presupponit habitum [5]. Je suis clerc.

Foecundi calices quem non fecere disertum ? [6]

Dans son Pantagruel, il se moque du latin macaronique que parlaient étudiants et collégiens même hors des cours ainsi que du jargon latinisé qu'ils employaient quand ils prétendaient parler français [7]. Ce qui était d'autant plus ridicule que le français devenait une langue majeure et gagnait du terrain partout. De même Geoffroy Tory [8], grammairien de Bourges, raillait les Escumeurs de latin et citait comme exemple de ridicule, la phrase, reprise par Rabelais, : Nous despumons la verbocination latiale, et comme verisimiles amorabonds, captons la bénévolence de l'omnijuge, omniforme et omnigène sexe féminin [9] .

Il se moquait aussi des maîtres en les ridiculisant comme dans Gargantua aux chapitres XIX : La harangue de maistre Janotus de Bragmardo faicte à Gargantua pour recouvrer les cloches, et XX : Comment le sophiste emporta son drap, et comment il eut procès contre les aultres maistres, beaux exemples d'argumentation complètement abracadabrante dont tout le monde connaît la fameuse preuve centrale de la première :

Ça ! je vous prouve que me les doibvez bailler. Ego sic argumentor :

Omnis clocha clochabilis, in clocherio clochando, clochans clochativo clochare facit clochabiliter clochantes. Parisius habet clochas. Ergo gluc [10].

Rabelais dresse un bilan caricatural de cet enseignement. Après plus de quarante années passées à ses études et alors que ses maîtres "sophistes" déclarent Gargantua aussi sage qu'oncques puis ne fourneasmes nous, son père ne peut que constater que vrayement il estudioit très bien et y mettoit tout son temps, mais que malgré ses efforts et sa bonne volonté, en rien ne prouffitoit et, que pis est, en devenoit fou, niays, tout resveux et rassoté. Mis en compétition avec Eudemon (un jeune page d'une douzaine d'années qui n'avait étudié que deux ans avec Ponocrates, prototype des nouveaux pédagogues), et alors que celui-ci, (tant bien testonné, tant bien tiré, tant bien espousseté, tant honneste en son maintien, que trop mieux ressembloit quelque petit angelot qu'un homme), n'a aucune peine à improviser un discours à son adresse, avecques gestes tant propres, pronunciation tant distincte, voix tant éloquente et languaige tant aorné et bien latin, que mieulx ressembloit un Gracchus, un Ciceron ou un Emilius du temps passé qu'un jouvenceau de ce siècle, le pauvre Gargantua se print à plorer comme une vache et se cachoit le visaige de son bonnet, et ne fut possible de tirer de luy une parolle non plus qu’un pet d'un asne mort [11].

Et Rabelais en conclut que mieulx luy vauldroit rien n'aprendre que telz livres sous telz precepteurs aprendre, car leur sçavoir n'estoit que besterie et leur sapience n'estoit que moufles (stupidités, riens ) abastardisant les bons et nobles esperitz et corrompent toute fleur de jeunesse [12].

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[1] Rabelais, Gargantua cap.XIV, Comment Gargantua fut institué par un sophiste, en lettres latines, ed. Livre-de-poche pp.138 à143

[2] Erasme, De utilitate Colloquiorum.

[3] Henri Estienne, Apologie d'Acrodote. (selon Quicherat).

[4] Rabelais, Gargantua, cap.V, Les propos des bien ivres . ed.cit p.69.

[5] formule juridique : la privation suppose la possession, ici cela devient une plaisanterie : la soif suppose l'habitude de boire : parodie des argumentations parfois farfelues des élèves de collège.

[6] Quel est celui que les coupes bien remplies n'ont pas rendu éloquent ?. Citation d'Horace (Epitres, I, 5, vers 19) et plaisanterie sur le calice : vase sacré servant à la messe. Moquerie à l'égard de l'abus des citations et références.

[7] Rabelais, Pantagruel, cap.VI, Comment Pantagruel rencontra un Limosin qui contrefaisoit le langaige Françoys, ed.cit.pp. 87 à 99.

[8] Geoffroy Tory, Champfleury, 1529.

[9] Nous écumons la langue du Latium, et comme des amoureux vraisemblables, nous cherchons à capter la bienveillance de l'omnijuge,omniforme et omnicréateur sexe féminin.

[10] op.cit.,cap. XIX,ed.cit.p.169 .

[11] Rabelais Gargantua, cap. XV éd.cit.pp.145/147.

[12] id. p 145.